Le bon livre

Cory Doctorow

Traduit et trahi par Éric Nieudan

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***

De nos jours (à peu près)

Ce qu’Arthur aimait dans son travail, c’était que la boutique était à lui. Il vendait ce qui lui faisait plaisir, et si ça vous posait un problème, vous alliez ailleurs. Dans sa vitrine, vous pouviez voir quatre boîtes de Cluedo dénichées dans une braderie du comté de Meath ; un pantalon coupé dans une tente militaire de 39-45 ; la carte de visite d’un chocolatier limite autiste installé à Portobello ; une brique de thé Pu’er produit par une famille chinoise installée en Guyane depuis un siècle. Et là, maintenant, six petits livres d’adorable facture.

C’était la première fois qu’Arthur en vendait. Il avait toujours adoré les bouquins, mais voilà : il avait travaillé en librairie avant d’ouvrir son commerce à Rathmines. Et il en savait assez sur le commerce du livre pour ne plus jamais vouloir s’en approcher. Tout ce papier prenait de la place, et les marges étaient ridicules. Les libraires perdaient de l’argent sur les opérations « trois pour le prix de deux ». De toute façon, plus personne ne lisait. Et ceux qui lisaient encore n’avaient que de la daube à se mettre sous la dent. Vendre des livres, c’était la déprime.

Ceux qu’il avait dans sa vitrine, par contre, c’était autre chose. Il tendit le bras pour en attraper un ― sa boutique n’était pas assez vaste pour qu’il ait besoin de quitter sa caisse ― et le donna à la gamine qui voulait le voir. Elle devait avoir quinze ans, avec les cheveux en vrac, la peau pas nette, l’air maladroit. Tout ce qui va avec cet âge. Mais ses yeux, rivés sur le livre, disaient « Où te cachais-tu depuis tout ce temps ? ».

― Tout le monde en a au lycée, dit-elle. J’aurais jamais cru les trouver en magasin. Combien ?

Arthur regarda la feuille scotchée derrière son comptoir. Le bouquin avait une couverture faite à partir d’une boîte de Quality Street, décorée avec de la dentelle bretonne, arachnéenne et usée. Les chapitres avaient un score total de 98 %, ce qui voulait dire que 98 % de la communauté des auteurs les avait marqués comme bons. Il n’eut pas besoin de consulter sa liste de prix pour savoir que sa cliente serait déçue.

― Celui-là, c’est 70 euros.

Il s’était attendu à l’inévitable : choc, incrédulité, protestations. Elle se contenta de baisser la tête.

― Évidemment, soupira-t-elle.

Il fit glisser ses doigts sur le dos des livres jusqu’à en trouver un moins cher ― avec une couverture en velours et un remix de gravure victorienne représentant une femme avec des tentacules à la place des bras.

― Celui-ci a plus ou moins le même texte, et je peux te le faire à…

Il hésita, pensant au prix de gros, à sa marge.

― 25 euros, termina-t-il.

Elle secoua la tête.

― Toujours trop cher. J’aurais dû m’en douter. Y a que les gosses de riches qui les ont, à l’école. Le genre qui ont dix euros tous les jours pour déjeuner.

― Tu sais que tu peux les lire en ligne ?

― Oh, bien sûr. Je les suis depuis le début.

Puis, baissant les yeux :

― J’ai même écrit, un petit peu. Mais je suis même pas entrée dans le top 100.

La suite de l’histoire était à la fois un jeu, un concours et un exercice d’écriture : un univers partagé où s’emmêlaient intrigues secondaires, mystères, trahisons et contre-trahisons. Tout le monde disait que des éditeurs écumaient déjà les forums à la recherche des meilleurs auteurs. En attendant, on trouvait ces petites éditions faites à la main : des genres d’anthologies, avec de petits droits d’auteur payés selon un système basé sur la confiance.

― Et si tu demandais de l’aide à tes profs ?

Ça n’était pas une question à poser, il le devina trop tard. Elle leva les yeux au ciel dans une attitude typiquement adolescente, puis elle regarda ses pieds.

― Tu pourrais en faire un genre de projet personnel ?

Elle regarda à nouveau le plafond.

― C’est ça, dit-elle.

― Désolé de ne pas pouvoir t’aider davantage.

La clochette de la porte tinta gaiement quand elle sortit.

***

― De retour ?

Cette fois-ci, elle avait amené un copain. Un petit gamin sec dont les yeux papillonnaient d’une étagère à l’autre. Son sac de classe en bandoulière était ouvert en grand. Arthur pensa à ces horribles panneaux qui disaient « Pas plus de deux collégiens dans le magasin ». Et pourquoi pas « Pas plus de deux femmes dans le magasin » ou « Pas plus de deux Nigérians » ? Les enfants étaient le dernier groupe qu’on pouvait impunément traiter comme des citoyens de deuxième classe.

― Vos exemplaires du Livre, vous les trouvez où ? demanda-t-elle.

Le Livre avec une majuscule. Mille couvertures, un million de tables des matières. On ne publiait pas le Livre, on en fabriquait chaque exemplaire comme une œuvre d’art.

― Je les ai par un type, un étudiant à Trinity. Il tient un stand le week-end dans le parking qu’ils ont construit à la place de Smithfield.

― Vous vous contentez de les acheter à un mec ? dit le garçon. Moi qui croyais que vous faisiez partie du truc…

― Ta gueule, Worg, dit-elle en le fusillant du regard. Cet étudiant, c’est lui qui fabrique les livres ?

― Je pense, oui. C’est l’impression qu’il m’a donnée en tout cas.

Arthur aimait les questions de la gamine. Perspicaces, directes, sans gêne. L’interroger comme ça sur ses affaires ne l’embarrassait pas le moins du monde.

― Et vous avez un accord d’exclusivité tous les deux ?

― Oh non, rien de ce genre.

Elle cherchait quelque chose dans son sac. Le gamin se rapprocha pour regarder.

― Ça vous intéresserait de me prendre ceux-là ?

Elle les avait de toute évidence reliés elle-même. Quelqu’un lui avait appris à coudre comme il faut. Peut-être sa grand-mère. Ça se voyait au point, net et précis, sur le dos et sur la reliure en nylon et en denim. Un sac à dos et une paire de jeans. Les pages de garde venaient d’exemplaires jaunis du Daily Star : des filles de la page 3, stratégiquement découpées juste sous les tétons. Le garçon, Worg, ricana en les voyant.

― Ça, c’est mon idée, dit-il fièrement. Un plus marketing.

Arthur lui lança un vague sourire. Il s’était mis à lire La suite de l’histoire depuis qu’il avait vendu ses six premiers livres en moins de quarante-huit heures. Il savait quoi chercher dans les tables des matières et prit le temps d’étudier chaque volume.

― Qui c’est, Chloé Autumn ? demanda-t-il.

Elle ne baissa pas les yeux. Le regard qu’elle lui lança était dépourvu de la moindre gêne.

― C’est moi. Une façon comme une autre de publier mes trucs, pas vrai ? rétorqua-t-elle avec un large sourire, aussi adulte qu’un sourire puisse être.

― Tu en voudrais combien ?

― Ces quatre-là, vous pouvez les avoir pour pas cher. 15 euros pièce.

― Comme ça vous les vendez 30, intervint Worg.

― C’est honnête, non ? reprit Chloé.

C’était plus qu’honnête. Le type de Trinity ne cédait désormais plus rien en dessous de quarante, et il ne lui laissait que 40% de marge.

― Et pour les retours ? demanda-t-il.

Les deux ados se regardèrent. Ni l’auteur, ni son expert marketing ne savaient ce qu’était un retour. Arthur déplia les cannes sièges qu’il gardait sous son comptoir.

― Asseyez-vous, dit-il. Je vais vous expliquer quelques trucs. Une tasse de thé ? J’ai du Pu’er. Chinois, principalement.

***

+75 ans (plus ou moins)

Les gosses qui évoluaient dans la boutique ressemblaient à tous les autres gosses. Ils avaient cette qualité étrange, hyperattentive, héritée des jeux auxquels ils jouaient même en dormant. Leur peau et leur dentition étaient parfaites, bien sûr – quels parents oseraient choisir autre chose à la conception ? Et surtout, ils poussaient des hululements aigus qui faisaient vibrer leurs petits groupes à chaque fois qu’un bon mot traversait leurs réseaux sociaux en une salve de photons.

Chloé les observait perchée derrière son comptoir. Après soixante-dix et quelques années, elle s’était finalement débarrassée de son tabouret. L’exosquelette qu’elle s’était fait poser pour ses 90 ans se verrouillait en position assise sans exercer la moindre pression sur ses fesses, ses genoux ou ses hanches. Le pied.

Des gamins venaient dans la boutique tous les jours maintenant, de plus en plus nombreux. D’un mouvement des yeux, elle accéda à ses statistiques. La vue de la courbe de fréquentation des 12-18 ans lui réchauffa le cœur.

Aujourd’hui, c’était le 110e anniversaire d’Arthur et le vieux fou devait passer faire une de ses rares inspections. Les employés étaient tout excités. Arthur était presque une légende : l’homme qui avait commencé à distribuer des exemplaires soigneusement sélectionnés du Livre dans les rares endroits qui acceptaient encore les jeunes. Personne n’aurait alors deviné que la littérature s’entendrait si bien avec le poulet halal.

― Tu le connais depuis longtemps ?

Marcel, le gérant du magasin, n’avait que quelques années de plus que les gamins qui flottaient près de la caisse, concentrés sur un de leurs jeux bizarres, leurs têtes penchées de la même façon, à l’écoute de sons qu’ils étaient les seuls à entendre.

― C’est simple, fit-elle. Quand on s’est rencontrés, j’étais à dos de brontosaure.

Il lui fit la grâce d’un sourire étincelant comme une façade de cinéma. Ils étaient tous comme ça. Heureusement, elle était trop vieille pour être gênée par sa propre dentition.

― Sérieux, Chloé, quand est-ce que tu l’as rencontré ?

― Je devais avoir quatorze… non, quinze ans. C’était bien avant qu’il devienne l’honorable Arthur Levitt, le révéré sauveur de l’alphabétisme.

― Et avant que tu sois Chloé Autumn, écrivain superstar ?

Là, il se moquait d’elle. Les gens avaient arrêté de s’intéresser à ce qu’elle écrivait des dizaines d’années avant la naissance de Marcel. Mais il connaissait son histoire et ça l’amusait de la taquiner. Il avait le contact facile, et ça se répercutait sur le personnel.

― Oui, c’était avant.

― Je comprends toujours pas ce qu’Arthur a fait de spécial. Qu’est-ce que sa librairie avait de si différent ?

― Mais c’était pas une librairie. T’étais pas au courant de ce détail ?

Il secoua la tête.

― C’est ça l’important : ça n’était pas une librairie. À l’époque, les librairies étaient à peu près les seuls endroits où acheter des livres. Les bureaux de tabac avaient quelques titres, bien sûr. Mais c’était les mêmes à travers tout le pays. Il faut être un amoureux des bouquins pour mettre les pieds en librairie. Mais ton histoire d’amour, elle commence où ? Tu dois pouvoir trouver des livres partout. Tu ne te découvriras lecteur que si tu trouves des livres. C’était ça, l’astuce.

― Comment il a fait alors ?

― Je vais te dire comment, dit une voix.

Arthur s’était approché du comptoir comme un jaguar, propulsé par la carapace huilée d’un exosquelette équilibré avec précision. Ses yeux pétillant de joie étaient ceux d’un oiseau fou.

― Salut, Chloé, dit-il.

― Joyeux anniversaire, grand, fit-elle en se dépliant.

Ses gyros émirent un gémissement plaintif quand elle se hissa sur la pointe des pieds et l’embrassa sur la joue.

― Arthur, je te présente Marcel.

Ils se serrèrent la main.

― Je vais te dire comment, répéta Arthur, heureux de ressortir une de ses histoires les mieux rodées. Tout reposait sur la relation entre les gosses, leurs quartiers et la demande de chacun. Les jeunes savent ce que leurs amis aiment lire. On a fait des anthologies du contenu le mieux adapté issu de La suite de l’histoire. En mettant à contribution l’expertise locale, on a mis le bon livre au bon endroit, dans les mains de la bonne personne. Tu dois leur donner une vraie révélation si tu veux les faire venir à l’église tous les dimanches.

― Arthur voit la lecture comme une religion, dit Chloé en voyant le visage confus du jeune homme.

― Obsolète, tu veux dire ? fit Marcel.

Arthur ouvrit la bouche, puis la referma, préparant une contre-attaque. Chloé court-circuita le processus en tirant de sous le comptoir un paquet enveloppé avec soin.

― Joyeux anniversaire, vieux con, dit-elle.

Arthur était visiblement ravi. Il entreprit de déplier le papier-cadeau, lentement, avec une telle emphase que les jeunes clients s’approchèrent pour regarder. Il dégagea un coin, faisant apparaître le dos du livre avec ses coutures nettes, le nylon d’un antique sac à dos, la vieille toile de jeans, le titre brodé.

― Tu n’aurais pas… dit-il.

― Oh que si : j’aurais. Finis de le déballer qu’on passe au gâteau.

***

150 ans dans le futur (à vue de nez)

Le jeune homme cligna des yeux sous le scintillement de l’éclairage et s’assit péniblement. Du revers de la main, il brossa la poussière résiduelle de sa propre création.

La suite de l’histoire ? demanda-t-il.

La suite de l’histoire, approuva une voix à la fois incroyablement lointaine et si proche qu’elle aurait pu sortir de son nez.

― Au moins ça changera des Grandes espérances.

Il se leva et plongea dans les rayonnages de costumes qui l’entouraient. L’information s’imbriquait dans sa tête, s’imposant d’elle-même. Les intrigues, les autres personnages, ce qui s’était déjà passé, le consensus au sujet des événements à venir. « Pas terrible, ce consensus », se dit-il en commençant à s’habiller.

― Parle-moi du lecteur, dit-il.

La voix lui répondit dans l’instant. Elle lui décrivit l’enfant (quatre ans), les détails de sa vie et ses centres d’intérêt.

― Donc je suis un livre d’images ?

― Non, dit la voix. Il lit déjà du texte. C’est la mode cognitive d’ici.

Au mot /ici/, de nouveaux faits s’imposèrent : les plans de la comète dans laquelle ils vivaient. Leur trajectoire programmée. Une cosse d’humanité en route pour /ailleurs/.

― Très bien, dit-il en mettant ses gants.

Il se choisit une moustache, une épée et un pistolet laser.

― Allons vendre des livres.