Justine Niogret - photo volée sur le blog de l'auteur et horriblement modifiée sans sa permission
Quelle honte. Je laisse le blog en friche alors que sa fréquentation a triplé (yay !) depuis que j’ai honteusement posté le lien vers les Casus Belli en PDF. Que voulez-vous, je sers de cobaye à un virus spécialement calibré pour attaquer l’ADN viking en contact avec les molécules de Guinness. Du coup, je vais remplir le blanc avec un contenu bien plus intéressant que tout ce que je pourrais vous concocter entre deux overdoses de paracétamol. Voici donc un nouvelle master class d’écriture par quelqu’un qui sait ce qu’elle dit. Après Cédric Ferrand, c’est Justine Niogret qui s’y colle.
Le premier roman de Justine, Chien du Heaume, a reçu une demi-tonne de prix dont le très prestigieux GPI. Depuis, il y en a eu un deuxième, également chez Mnémos, et on en attend un nouveau pour bientôt. Vous en apprendrez plus sur ses écrits et sur les sandales de légionnaires romains en visitant son blog. Mais avant, lisez donc ses trucs, astuces et réflexions.

La courbe d’apprentissage : ce que tu as appris sur l’écriture en écrivant tes romans

Difficile à dire. Parce que chaque projet est long, pour moi un an au minimum, et que je n’ai, après tout, que deux romans de recul et le début d’un troisième.
Ce que j’ai appris, avec le premier, Chien, je me souviens surtout d’un truc ; que chaque pas fait avancer, qu’on a pas besoin de coups de collier monstrueux et de tours de force. Je fonctionne beaucoup à l’héroïsme, dans la vie, et là, mise face à un roman, j’ai enfin pigé que chaque mot écrit te fait avancer vers ton but, quoi que tu en penses, et même si tu as l’impression de ne rien glander.
Une fois qu’il a été publié, je pense que j’ai appris que ce que je faisais pouvait plaire. Ca n’a pas vraiment changé mon opinion sur mon travail, ou ma façon d’écrire, mais j’ai moins eu besoin de me presser. J’avais l’impression d’avoir entrouvert une porte, que l’inertie était passée.
Avec Mordre, le second, j’ai appris… peut-être que les personnages vivent à leur propre manière. Je le savais déjà avec le premier, mais dans mes souvenirs je n’avais aucune envie de retourner là-bas pour en parler encore ; c’est Bréhyr qui s’est imposée, et j’ai repris le collier pour raconter ce qu’elle voulait dire, elle.
Ce que j’ai appris aussi avec lui c’est cette fameuse phrase qu’on entend souvent, « j’écris pour ne pas faire de psychanalyse », et à laquelle je n’ai jamais adhéré. Par contre, je sais que beaucoup de passages de Mordre ont pris une vie propre et ont dit des choses que je n’avais pas forcement envie de mettre sur le papier. J’ai beaucoup plus « perdu le contrôle » avec Mordre qu’avec Chien. Je pense que c’est une bonne chose, parce que ce que j’aime lire, moi, c’est l’honnêteté avant tout. Lire ce que veut dire l’auteur, pas ce qu’il veut faire voir de lui et des autres.
Avec mon troisième roman, un post-apo que j’écris en ce moment, Gueule de Truie, j’ai appris que chaque livre avait un rythme différent et bien à lui. Je ne m’en étais pas rendu compte, puisque Chien et Mordre parlent des mêmes gens et de la même époque. Le goût de Gueule de Truie est tout à fait différent, c’est une pluie là où l’autre était brutal à écrire. Je ne le savais pas avant lui. Chaque livre est une rencontre, finalement.
Il me semble aussi que la confiance en soi se travaille au fur et à mesure ; Gueule de Truie est un gros projet, complexe, et je ne m’y serais certainement pas attelée avant d’avoir eu l’expérience de Mordre.

Astuces et techniques : ce qui t’aide à écrire ou à mieux écrire

Le calme. La doc. J’ai un côté très autiste qui fait que je me sens mieux au milieu de ce que j’ai appris. Après j’en fais autre chose, mais au départ, j’aime bien avoir cette canalisation-là. Pas forcement des dates et des faits, mais du quotidien et des façons de penser le monde. J’ai commencé des recherches sur la Rome antique, et je cherche pourquoi les gladiateurs allaient dans l’arène, pourquoi même les détracteurs de ces combats reconnaissaient que tous, même les lâches, même les blessés, mouraient fiers et aussi droits qu’ils pouvaient tenir.
Je pense qu’on peut faire du vernis assez facilement, ne prendre que le côté cool des choses, mettre des gros baraqués huilés qui se foutent sur la gueule, et je serais sans doute la première à lire ou à regarder. Mais comprendre pourquoi, c’est ça qui m’intéresse. C’est avec ça que j’écris. Tant que je n’ai pas ça je n’essaye même pas, parce que je n’ai pas d’essence. C’est curieux aussi, parce que je passe des mois dans la doc, et au final je ne m’en sers pas, j’ai sans doute besoin d’ambiance, plus que de dates et de noms.
Glander, aussi. J’ai besoin de glander, d’offrir du temps blanc à mon cerveau pour qu’il traite les infos, les idées et les pistes. J’écris finalement peu et rapidement ; c’est le temps de silence qui prend le plus de… heu, de temps.
Sinon, j’ai aussi une phase éponge entre deux romans. Visiblement j’en finis un, j’en commence un autre, et là je fais une pause quand j’ai un peu mes marques. Je lis, je regarde des films, je joue, je me remplis le cerveau, et ensuite je m’y remets. Respecter son rythme, même si tant qu’on a pas d’expérience ça peut faire peur.

Le parcours d’un manuscrit : de l’idée première au premier roman

Bonne question ; je ne sais pas comment ça se passe. Visiblement ça ne me regarde pas trop, j’hérite simplement des idées une fois qu’elles ont de la consistance. Pour Chien, c’était raconter les vikings et l’exil ; pour Mordre, l’esprit celte et l’apothéose ; pour Gueule, l’espoir ou son absence, et les masques à gaz ; pour Rome, je suis partie de ma haine des romains en me disant que le racisme était con, même avec deux mille ans de retard.
Quand je commence l’écriture en tant que telle, en général je ne connais rien, je ne sais pas où je vais. J’ai une idée de fin, de personnage principal, et rien d’autre. Après… ce sont des odeurs, des images, des personnages qui viennent seuls se greffer ou croiser la route de l’écrit. J’ai toujours joué sorcier à donj, j’aime le côté mains dans les poches, je crois. Je ne me vois pas en guerrier avec ses douze lames +10 anti-drags. (Même si on peut aussi jouer un sorcier avec une caravane de loot, je dis ça je dis rien.)
Après… ben après je m’y mets un peu tous les jours, ou du moins j’y pense un peu tous les jours. Je n’ai plus l’angoisse des débuts, de rater une idée, de perdre une piste, je ne traine plus mes carnets partout, même sous la douche. J’en ai toujours, mais je ne m’en sers plus vraiment, juste quand on va faire les courses, qu’on parle de ce que j’écris, et là, plop, une idée. Sinon je suis toute la journée sur le pc, j’y lis, j’y regarde des films, il est sur le bureau où je gratouille des trucs. Au final j’écris peu, mais j’y pense à peu près tout le temps.
Et puis le voyage se fait, on avance, on découvre, on apprend. Je pense que j’ai une façon d’écrire très Tolkienique, avec des arrêts chez Poiredebeurré, des pique-niques au bord des vieilles rivières, même avec les spectres au cul. On avance mais on prend son temps. La fin… y’a toujours un déchirement, un moment froid et humide, triste, chez moi c’est à la fin du deuxième tiers. On sait que ça descendre, on sait qu’on est sur la fin. Je n’aime pas ce moment.
J’ai des périodes où je fais deux chapitres par jour, j’en sors crevée, je dors comme un ours, n’importe où. J’adore ces moments-là.

Les inspirations : auteurs, séries, films et la boulangère

Difficile à dire, puisque je ne lis plus vraiment, et que je suis mauvais public pour les films… Quand je relis c’est toujours les mêmes auteurs, j’y trouve quelque chose qui me nourrit, je vois où j’ai avancé dans ma vie, les passages qui ne me touchaient pas autant que le reste, ce que je comprends mieux, ce qui s’éloigne de moi parce que ça a été réglé entre temps. Alors Berserk, de Kentaro Miura, Brussolo, des haïkus… là je relis mes bédés d’ado, tout le jdr, Gorn, La Lune Noire, Chevalier-Ségur, j’ai envie de me replonger dans la fantasy des débuts, du moins des miens, celle que j’ai découverte de façon naïve et volontaire. Je vais peut-être même relire les six premiers Lancedragon, si je trouve du temps. =) Un des enfants est à fond dans tout ça, c’est intéressant, du coup je ressors les vieux livres, je rachète les bédés perdues dans les déménagements, ça remue des choses. Je me souviens de la fantasy avant que ça ne soit mon métier, c’est pour ça que je parle de naïveté. Il y avait une sorte d’acceptation des mondes, des frontières, de la découverte. Ecrire c’est un peu comme Odinn pendu à son arbre ; on apprend les runes mais on perd un œil. Donnant-donnant. J’y ai perdu. Ce que j’ai gagné n’a, pour moi, pas de prix, mais c’est étrange, je donne les livres au petit lardon et je sais que ce sont des fossiles, pour moi. C’est bien de les voir encore vivants sous l’oreiller d’un petit machin qui s’endort dessus.
Ma réponse n’a plus rien à voir avec la question, je te présente mes excuses.