Wastburg, un roman de Cédric FerrandCe post inaugure une nouvelle catégorie: je mollis. Ca fait un moment que l’idée de faire parler d’autres écriveurs me trotte dans la tête. Je ne suis pas le seul à galérer derrière un clavier et je suis persuadé que nous avons tous à apprendre des expériences des autres. Interview, cours d’écriture,  conseils d’inspiration, ces articles prendront la forme que leurs auteurs souhaiteront. Celui d’aujourd’hui est une suite de réponses a des thèmes suggérés par votre serviteur.

Pour ce premier discours, c’est Cédric Ferrand qui s’y colle. Longtemps auteur de jeux de rôles, blogueur littéraire émérite, cet homme du grand nord verra son premier roman, Wastburg, publié chez les Moutons Electriques à la fin du mois prochain. C’est un livre que j’ai eu la chance de le lire alors qu’il faisait le tour des éditeurs, et dont je reparlerai au moment de sa sortie. Croyez-moi, il mérite toute la publicité qu’on pourra lui faire.

Mais trêve d’introduction bloguiliste. Place à l’auteur.

La courbe d’apprentissage : ce que tu as appris sur l’écriture en écrivant Wastburg

J’ai fait une erreur classique : je suis parti comme si je courrais un 100 mètres alors que, c’est l’évidence même, écrire un roman s’apparente plutôt à un marathon. J’ai donc écrit le premier chapitre d’une traite, à toute berzingue, les doigts jouaient des claquettes sur le clavier. Ça ne demandait qu’à sortir, tel un geyser de mots qui avaient trop longtemps attendu dans la chambre de compression. Mais une fois ce départ en fanfare terminé, j’ai très rapidement frappé un mur. Pas une panne d’inspiration, non, j’ai plutôt choppé un point de côté. J’ai dû me trouver un rythme d’écriture qui cadre avec ma vie d’employé de bureau. J’ai la chance de bosser à 7 minutes à pied de chez moi, je rentre donc à la maison écrire tous les midis tout en cassant la graine. Ça oblige à ne pas lire ses courriels, à ne pas musarder sur Wikipédia en rebondissant d’article en article, à ignorer les gazouillis de Twitter… Il faut apprendre à n’ouvrir que 2 logiciels : WordPad et Antidote. C’est une histoire d’autodiscipline.

Ensuite, fatalement, il y a des moments où une certaine routine s’installe. On a un rythme de croisière, youpi, mais la motivation joue souvent au yoyo. Alors oui, ça fait du bien de se défouler dans l’écriture, d’échapper pendant une heure à la monotonie de la vie de bureau, mais des fois le moral n’y est pas. On s’accorde une journée de répits. Et là c’est le début de la fin car ça se transforme vite en une semaine de glandouille où l’on se trouve toutes les bonnes raisons pour ne pas écrire (le fameux « Non, mais je recharge les accus »). Il faut garder le cap, trouver une carotte qui nous fasse avancer dans les moments de doute ou de flemme. Dans mon cas, j’ai dit ouvertement à mon entourage que j’écrivais un roman. Et comme je suis un animal social qui ne veut surtout pas décevoir ses proches, je me suis mis moi-même la pression en me servant du regard des autres comme d’un aiguillon sur mon amour-propre. « Allez, quoi, tu vas pas faire comme les autres et dire toute ta vie que tu vas écrire ce roman sans jamais le finir. Maintenant que tu l’as dit à tout le monde, il faut livrer la marchandise. Que vont-ils penser de toi si tu arrêtes au bout de 3 chapitres ?… » Très efficace, dans mon cas. Rien de tel que la fierté mal placée pour vous donner des coups de pied au cul.

Astuces et techniques : ce qui t’aide à écrire ou à mieux écrire

Je ne prétends rien inventer, quand j’écris je régurgite mes lectures et mes souvenirs personnels. Et ce n’est pas toujours un processus conscient. Par moment, j’ai clairement conscience de calquer mon verbe sur celui d’un autre, mais la majorité du temps, c’est machinal. Pour construire mes personnages, je pars très souvent d’un type impressionnant croisé pendant mon service militaire ou bien de ce gars un peu bizarre qui me faisait peur à la fête du village. Ça lui donne tout de suite une assise solide. Si ces bonshommes-là m’ont marqué, c’est que ce sont des personnages, avec des vraies trognes ou une personnalité mémorable. Certains des protagonistes de mon roman sont des chimères, des assemblages de plusieurs personnes hors du commun. Je cuisine donc en prenant des ingrédients très personnels, mais en utilisant le plus souvent des recettes inventées par d’autres.

Sinon, je n’ai pas de méthode de travail particulière. Je n’ai pas de plan en tête, je ne rédige pas de fiche de personnage ni ne dessine d’organigramme pour avoir une vision globale de mon histoire. Je décide au début du chapitre quelle portion de l’intrigue je veux dévoiler, je mets les chaussures du personnage et je marche à sa place en imaginant sa vie, son boulot, sa famille… Ça ne veut pas dire qu’il ne se passe rien, je me débrouille quand même pour y glisser un certain sens de l’aventure et du danger, mais je ne cherche pas à en faire un héros, j’essaye au contraire de m’accrocher au petit quotidien. Pour parler de ses petites habitudes, de son lien avec ses collègues, de la manière dont son boulot a une influence sur lui… C’est une approche sociologique. Bon, ça fonctionne car je ne raconte pas des histoires grandiloquentes, je suis plutôt dans le registre d’une fantasy réaliste (oh le bel oxymore).

Le parcours d’un manuscrit : de l’idée première au premier roman

Pour Wastburg, c’est en lisant un livre de Michael Connelly que j’ai eu l’idée de la forme de mon roman. Le bouquin s’appelle « Chroniques du crime » et compile des articles écrits par Connelly du temps où il était chroniqueur judiciaire à Los Angeles. Il relate des meurtres, trouve à chaque fois un angle différent pour raconter toujours plus ou moins la même histoire : un mec est mort et les flics ont peu de chance de trouver le coupable. Chaque article de Connelly ne raconte qu’une infime partie de ce qu’est LA, mais mis bout à bout, ça fait une sorte de puzzle. C’est biaisé, mais ça prend forme tout seul. Non seulement la construction me semblait intéressante, mais du point de vue de l’écriture, je trouvais ça motivant : j’allais pouvoir écrire plusieurs histoires qui s’entrecroisent. Chaque chapitre se focalise donc sur un membre différent de la garde de la cité, mais je conserve toujours le même biais : la réalité du terrain. C’est de la fantasy de rue. Sauf qu’à la différence de Connelly (qui n’était pas encore auteur de polar quand ces articles étaient publiés), toute cette peinture sociale est également accompagnée d’une intrigue plus générale, un fil rouge qui zigzague entre les chapitres.

J’ai donc écrit mes chapitres en me posant des questions simples : c’est quoi le quotidien d’un garde dans une cité médiévale fantastique ? Car le but n’était pas de faire une transposition, d’écrire un polar fantasy, mais bel et bien de dépeindre une cité en la regardant par les yeux des gardes de différents grades. J’ai donc listé tous les postes différents qui composent la garde : le patrouilleur, le garde-côte, le responsable du péage sur le pont, le recruteur, le petit chef, le grand patron… Ils vivent tous leur vie de garde et ont tous accès à un bout de l’intrigue principale. Des fois c’est indirect, des fois c’est plus central, mais ça avance à chaque chapitre.

Les inspirations : Tolkien, Toubib et Tartarin de Tarascon

Paradoxalement, mes inspirations primaires sont plus liées à la chanson qu’au livre. J’écoute beaucoup Brassens et Brel car leurs chansons racontent des vies. « Ces gens-là » de Brel décrit une famille complète en 4 minutes. Dans « Le mauvais sujet repenti », Brassens brosse le portrait d’un proxo en moins de 3 minutes. J’aime cette efficacité, ce trait juste. Renaud a également été une bonne source d’inspiration car il sait raconter la rue comme pas deux. Un petit peu de chanson réaliste à la Fréhel ou Bruant, aussi.
Niveau bouquin, j’ai terminé il y a peu mon premier San-Antonio et je suis surpris par cette filiation involontaire. J’utilise peu ou prou la même gouaille que lui. De plus, à deux lettres près, je suis l’anagramme de Frédéric Dard, et je suis né dans la même ville que lui. Ed McBain a aussi été une inspiration, Wastburg est un reflet lointain de son Isola et de ses flics. Pour ce qui est de la fantasy, je regarde plus du côté de Fritz Leiber et de son immense Lankhmar. Je citerai aussi Jack Vance pour le côté rigolard. Je ne peux pas cacher une parenté avec Terry Pratchett qui a déjà fait beaucoup pour raconter la vie du Guet des Orfèvres.