Dublin, le jardin de l'hôpital royal à Kilmainham

Un ciel torturé, des immeubles modernes et un morceau d'histoire : Dublin.

Aujourd’hui commence ma cinquième année de dubliner. Je n’ai jamais été un grand voyageur – les villes où j’ai vécu rentreraient presque sur les doigts d’une main – mais cette ville est la première fois que je ressens le besoin d’écrire. J’ai longtemps pris des notes pour un roman qui se passerait ici – moins maintenant que j’ai pu satisfaire cette envie dans des nouvelles – et je me demande à quel point Dublin n’est pas à la source de mes récentes explorations en SF-proche-slash-cyberpunk-slash-prospective-mais-comment-appeler-ça-bordel-?.

Une ville du futur

Un quart de la population du pays est réuni dans le comté de Dublin – c’est une capitale minuscule, concentrée, mixée-mais-non-agitée. Tout est proche de tout. Les dublinois vivent dans un puzzle de pièces rapportées ; certaines sont anciennes et cornées, d’autres sont encore chaudes, à peine sorties de l’imprimante 3D. Les dealers se tirent dessus à deux pas des pépinières d’entreprises. Les ruines en brique envahies de verdure cotoient les immeubles de verre. Pessimisme, trafic et innovation sont mixées par la culture irlandaise. En dix ans, la cité est passée du tiers monde des Commitments à la frénésie dépensière du Tigre celtique. Aujourd’hui, elle glisse à nouveau vers la gêne et la débrouille, et tout le monde prend ça avec résignation.

Dans la cité de l’étang noir, chaque pas est l’occasion de buter sur un morceau d’histoire : de la pierre tombale pré-chrétienne au château normand, rappels d’un passé sanglant que la ville a décidé de mettre derrière elle. Les pieds momifiés par les tourbières du passé, Dublin regarde vers l’avenir.

D’ici et de partout ailleurs

J’aime les dublinois. Les barbes blanches à la Ronnie Drew, les ombrelles de Bloomsday, les alcoolos en survêt et les pétasses de 14 ans qui font profiter tout le wagon de la dernière daube téléchargée sur leur portable. Mais aussi les Polonais rigolards, les ados indiennes qui parlent du dernier film bollywoodien avec l’accent des banlieues, les enfants noirs coiffés de casques de hurling. Les vieux qui chantent devant le pub à midi et vous racontent spontaément leur vie. Les avant-bras tatoués, les cuisses boudinées dans des robes trop courtes, les tongs dès qu’il fait 18 degrés.

Ici, comme dans toutes les capitales d’Europe, c’est un gros melting pot. Les marchés exotiques et les rues entières de restaurants asiatiques rappellent que nous sommes dans un monde sans frontières. C’est récent, mais l’intégration se passe mieux qu’ailleurs. L’Irlandais, voyageur compulsif et émigrant en puissance depuis un siècle et demi, est sans doute plus disposé à accueillir les étrangers que ses voisins. Malgré l’afflux de travailleurs de tout le pays, la culture indigène survit à Dublin. Les quartiers ont gardé leurs accents particuliers (et incompréhensibles la plupart du temps), et certaines corporations aussi – je pense aux taxis et aux chippers italiens de deuxième génération.

Dublin, je t’aime

Je suis amoureux de tes cafés omniprésents et les sandwichs vendus partout qui rendent l’écriture nomade si facile. Ce n’est pas la seule raison pour laquelle Dublin est une cité d’écrivains, mais je suis sûr que ça y contribue.

J’aime les vieux rails usés dans tes rues pavées qui fleurent le steampunk. Tes immeubles bas qui laissent passer la lumière des ciels changeants où se dressent les cheminées norcies et les bosquets de grues. Tes ondées aussi. Les montagnes à l’horizon et la mer qu’on ne devine que grâce aux cris des mouettes. Tes canaux et leurs canards.

Et bien sûr, j’aime ma dublinoise et ma famille adoptive. Sans vous, serais-je encore ici ? Ne le prenez pas mal, mais je crois que la réponse est oui.

Ce post a été conçu le long du canal à Drimnagh, pris en note dans un coffeeshop de Kilmainham, mis en ordre dans la salle des pas perdus de Heuston station, finalisé dans un bus de la ligne 77 et mis en ligne à Walkinstown.